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Face à la sécheresse, quelles stratégies d’adaptation en automne sur le plan de la conduite des surfaces ?

Publié le par Eric Pottier
Alimentation - Abreuvement Gestion du pâturage Cultures fourragères Bovin lait Bovin viande Ovin lait Ovin viande
Sur le plan fourrager différentes possibilités peuvent être envisagées pour couvrir les besoins du troupeau. Selon l’urgence, les engagements pris dans la PAC, la façon d’aborder le problème et les stratégies à développer seront à adapter. Les solutions envisagées doivent permettre soit d’apporter des ressources pâturables y compris pour l'hiver suivant, soit de produire des stocks de remplacement. Chacune a ses contraintes qu’il importe de bien intégrer. Dans tous les cas, un raisonnement uniquement basé sur les stocks n’est pas nécessairement le plus judicieux, ni économiquement ni techniquement.

Au sommaire :

Préserver les capacités de repousse des prairies et les valoriser au mieux
Évaluer le déficit de stocks fourragers et les compensations à envisager
Réfléchir à l’assolement et à l’implantation de cultures

    - Implanter des couverts végétaux pâturables
    - En fin de saison, des possibilités limitées
    - Des céréales d’hiver en association avec une légumineuse

    - Les RGI et le colza
    - En association pour allonger la période de production
    - Choix des variétés et doses de semis
    - Principales conditions de culture et d’utilisation
Anticiper les achats des fourrages et des concentrés
Envisager un allongement des périodes de pâturage

Préserver les capacités de repousse des prairies et les valoriser au mieux

Si il est tentant et souvent de règle, notamment en élevage allaitant, d’ouvrir les parcelles lorsque l’herbe se raréfie et de laisser les animaux circuler sur de vastes surfaces, c’est tout le contraire qu’il convient de faire. L’enjeu est simple, laisser à la prairie une capacité de production qui sera certes plus modeste qu’au printemps mais loin d’être négligeable si la pluviosité revenait à la normale. Ainsi, les règles de bonne gestion de la prairie s’appliquent tout autant en automne qu’au printemps.

Quand la situation hydrique revient à la normale après une période de sécheresse, la reprise de végétation est en général très bonne compte tenu de la forte minéralisation dans le sol. Toutefois, ce potentiel exige que les plantes et leur système racinaire n’aient pas été altérés par une surexploitation. Ceci est particulièrement important pour les espèces ovines et équines qui présentent des aptitudes à un  pâturage particulièrement ras. Ainsi et quelle que soit l’espèce, Il est fortement recommandé de ne pas sur-pâturer les prairies puis de leur laisser un temps de repousse suffisant lorsqu’elles commencent à reverdir. Il convient ainsi de resserrer les lots d’animaux sur des parcelles « sacrifiées », ou de faibles potentiels, qui seront éventuellement retournées par la suite, et à mettre en place un affouragement et une complémentation selon les besoins des animaux. Au final, cette solution sera moins coûteuse que la perte de production fourragère due à un surpâturage généralisé.

Si les prairies disposent encore d’une ressource pâturable il importe bien évidemment de ne pas la gaspiller et de la valoriser au mieux. La mise en place d’un pâturage tournant, relativement simple à installer dans le cas des bovins, peut se révéler judicieux. On cherchera des temps de séjour par paddock relativement courts par des chargements instantanés élevés. Toutefois pour leur confort et surtout pour limiter les consommations d’eau, il faut veiller à ce que les animaux disposent d’abris durant la journée. 

 

Évaluer le déficit de stocks fourragers et les compensations à envisager

 

Avant de prendre toute décision concernant le troupeau ou les cultures et notamment dans des situations où en première approche l’impact de la sécheresse semble avoir eu des conséquences modérées, et maintenant que la récolte des ensilages de maïs est bien avancée dans un grand nombre de départements, il est indispensable de réaliser un bilan fourrager. Celui-ci va permettre d’objectiver l’ampleur du déficit et de préciser les besoins en fourrage qui vont être à couvrir pour les mois à venir.

 

Réfléchir à l’assolement et à l’implantation de cultures

 

Avec l’avancement dans la saison, l’implantation de cultures dérobées, au sens où nous l’entendons le plus souvent, présente de moins en moins d’intérêt voire un risque de gelées pour un certain nombre d’entre elles. Cela étant, certaines cultures peuvent être envisagées dans une utilisation moins courante que celles auxquelles elles sont destinées.

 

Implanter des couverts végétaux pâturables

Après la récolte des maïs, les surfaces récoltées peuvent contribuer à la production de fourrage. Lorsqu’elles ne sont pas destinées à la culture d’une céréale, il pourra être intéressant d’opter pour des couverts végétaux valorisables soit par le pâturage soit par la récolte au printemps.

 

En fin de saison, des possibilités limitées

Avec l’avancement en saison d’automne le choix des cultures à mettre en place se restreint. En privilégiant ces espèces à croissance rapide, les dérobées peuvent permettre une production d’arrière-saison ou d’hiver pour le pâturage. Si les conditions climatiques l’autorisent elles permettront d’avoir une bonne production en sortie d’hiver et pour certaines de contribuer à la reconstitution des stocks fourragers (enrubannage ou ensilage). A cette époque de l’année les solutions à privilégier pour les bovins comme les ovins sont les RGI alternatifs (pour pâture ou stock) voire hybrides, éventuellement le colza dans les zones un peu plus océaniques mais aussi les céréales. Ces cultures peuvent être implantées en pur ou en association avec des trèfles, ce qui garantit la fertilisation azotée, via la fixation symbiotique.

Sur le plan technique, ces cultures doivent être mise en place le plus tôt possible. Compte tenu des conditions aléatoires de levée, pour minimiser le montant des charges, un travail superficiel du sol peut suffire, exception faite des dérobées implantées après maïs.

 

Des céréales d’hiver en association avec une légumineuse

C’est notamment le cas des céréales d’hiver qui peuvent être installées tard en saison et contribuer en sortie d’hiver à la ration des bovins comme des ovins. De nombreux travaux ont montré, qu’en respectant quelques règles cette pratique est parfaitement compatible avec une récolte ultérieure en grain sans que les rendements soient significativement affectés. Cette pratique est particulièrement intéressante en élevage ovin. Dans le cas des bovins, l’une des principales limites sera celle de la nature du sol et de sa portance.  Préférer dans l’ordre le seigle – notamment en zone plus continentale - l’avoine, le triticale ou encore le blé. Ces cultures peuvent également être envisagées pour des pâturages plus tardifs et une utilisation exclusive pour le pâturage. Il est possible d’utiliser des semences fermières, moins coûteuses. Dans un objectif de pâturage, les semis doivent être réalisés avec une densité un peu plus élevée que pour une production de grain.

 

Pour la suite et en fonction de l’état des stocks il conviendra de bien réfléchir sur le choix des cultures à mettre en place au printemps. Lorsque le système le permet (présence de surfaces en cultures de ventes et cultures fourragères suffisamment importantes), le recours à des cultures de courtes durées est possible en prenant en compte les conséquences éventuelles de leur mise en place sur l’assolement de la prochaine campagne. Il s’agit toutefois d’un pari sur l’avenir dont la réussite sera dépendante de la période à laquelle se déroule et se termine la séquence de sécheresse.  Dans le cas d’une implantation derrière prairie il importe de bien s’interroger sur l’intérêt en fonction du potentiel espérer si la prairie est laissée en place. C’est un enseignement important de l’année 2011 où dans certains contextes les productions valorisées de certaines dérobées ont été inférieures à celles des prairies et l’automne avait été favorable.

 

Les RGI et le colza

Ilspermettent d’obtenir rapidement un fourrage vert, appétible,  et de bonne valeur alimentaire avec un niveau de refus faible. Ces espèces sont bien adaptées au pâturage. L’implantation du RGI à la fin de l’été est intéressante car il permet d’avoir de l’herbe 2 à 3 mois après le semis, selon les conditions climatiques. Un semis de RGI au début septembre peut atteindre un rendement de 1,5 à 2 tonnes de MS par hectare avant l’hiver. Dès la sortie de l’hiver, il autorise une mise à l’herbe précoce. Les ray grass hybrides sont un peu moins rapides à l’installation mais leur production sera prolongée sur 2 à 3 ans.

Le colza fourrager en dérobée apparaît aujourd’hui comme une ressource intéressante pour accroitre l’autonomie alimentaire et réduire les charges d’alimentation des troupeaux. Ce colza peut être pâturé à l’automne, 60 jours après le semis, puis en hiver. Dans le cas des bovins il doit être offert de façon rationnée. Pour les ovins, il n’y a pas de précaution particulière à prendre en matière de conduite de pâturage et il constitue une bonne fourragère pour réaliser un flusching.

 

En association pour allonger la période de production

L’association d’un ray grass, italien ou hybride, au colza est une alternative intéressante à la seule culture du colza. Elle permet de disposer de fourrages de qualité pour le pâturage d’automne et de début d’hiver puis précocement au printemps. L’incorporation de trèfle est préconisée en adaptant le choix à la durée de vie envisagée de la prairie. Ainsi, avec le RGH on privilégiera le tréfle violet qui a une pérennité d’environ 3 ans. Pour un couvert de plus courte durée le trèfle Incarnat présente l’intérêt d’être non météorisant.

Principales caractéristiques des espèces destinées aux cultures dérobées
  Vitesse d’implantation Production à l’automne Aptitude au pâturage Dose de semis
RGI et RGH : la dérobée par exellence Très bonne Très bonne Excellente 25 kg / ha
Colza : des précautions à prendre au pâturage Très bonne Très bonne Excellente 8-10 kg / ha
Céréales : à réserver plutôt à l’enrubannage ou ensilage Bonne Bonne Moyenne 100 à 200 kg/ha, en fonction de l’espèce
Associations : utilisation polyvalente Très bonne Excellente

Très bonne à excellente

En fonction de l’espèce

 

Choix des variétés et doses de semis

  • Ray grass d’Italie : il faut choisir de préférence des variétés alternatives qui peuvent épier et qui ont l’avantage d’être plus productives l’année du semis. Leur pâturage ou leur affouragement en vert peut se faire 50 à 80 jours après le semis en fonction des conditions climatiques. La dose de semis recommandée est de 20 à 25 kg par hectare.
  • Colza fourrager : il faut choisir des variétés d’hiver si le semis a lieu en septembre (8 à 10 kg/ha). Attention, il faut surveiller les attaques d’altises et traiter si nécessaire en différant le pâturage.
  • Céréales : les semences fermières ont l’avantage d’être moins coûteuses même si elles ne garantissent pas la même levée que celles du commerce. Les doses de semis varient suivant les espèces mais seront à doubler en cas d’utilisation des semences de l’exploitation.

 

Principales conditions de culture et d’utilisation

Le choix des parcelles pour implanter une dérobée est également important. Il faut veiller qu’elle ne perturbe pas trop l’assolement habituel ou remette en cause l’implantation de la culture suivante.

Quel que soit le précédent il faut semer sans attendre dès que le sol est suffisamment humide. Compte tenu des conditions aléatoires de levée, pour minimiser le montant des charges, et gagner du temps, un travail superficiel du sol suffit. Toutefois après maïs, le labour est préconisé pour limiter les arrières effets des désherbants. Pour ces cultures dérobées l’apport d’azote ou de lisier à l’implantation n’est pas nécessaire, ni souhaitable car il y aura une forte minéralisation et beaucoup d’azote disponible avec le retour des pluies sur des sols bien chauds. Sinon l’excès d’azote risque de se retrouver pour partie dans la plante avec des intoxications et pour partie dans l’eau, sous forme de nitrates.

 

Si dans le cas des ovins, aucune précaution n’est pas prendre pour faire pâturer du colza, pour les bovins, compte tenu de la richesse en azote du colza, une transition alimentaire doit être effectuée. Il faut mettre à disposition des animaux de la paille ou du foin. La quantité consommée ne doit pas dépasser 40 % de la matière sèche de la ration journalière. Pour les laitières il est recommandé d’arrêter la pâture 2 heures avant la traite, le lait risquant d’avoir une odeur. Cette recommandation n’a pas lieu d’être avec les ovins.

 

Anticiper les achats des fourrages et des concentrés

Dans certaines situations le recourt à l’achat de fourrage ou/et de concentrés peut être nécessaire.

Si le déficit fourrager estimé est inférieur à 25 %, il peut être couvert par l’apport d’aliments ou coproduits concentrés. En revanche, s’il est supérieur à 25 %, il est nécessaire d’avoir recours à des achats de fourrages ou paille. Que les achats concernent des fourrages, de la paille, des concentrés ou des coproduits, ils sont à raisonner en fonction des prix d’équivalence.

 

Envisager un allongement des périodes de pâturage

Dans la continuité de l’allongement de la période de pâturage sur l’automne on peut également envisager une conduite en pâturage hivernal de décembre à fin janvier d’une partie du troupeau si les disponibilités en herbe sont suffisantes. Si avec les bovins les éventuels problèmes de portance limitent les possibilités de cette pratique, ce n’est pas le cas avec les ovins.

L’herbe en hiver, lorsqu’elle est disponible, est un fourrage de bonne qualité qui peut être valorisé par de nombreuses catégories animales, et l’allongement de la période de pâturage concourt à diminuer les besoins en fourrages stockés et en paille. Bien évidemment les possibilités de valorisation de l’herbe en hiver dépendent en partie des conditions de sols, de climat et du type de prairies. Cela étant en adaptant le chargement, cette pratique peut être mise en œuvre dans de nombreuses situations sans affecter la production fourragère de printemps si l’on ne dépasse pas le seuil de 500 journées UGB par hectare sur la période.

En pratique, il est nécessaire :

  • d’adapter le niveau de chargement aux objectifs :
    • en ovin : 2 à 4 brebis par hectare selon les conditions climatiques hivernales – hauteur minimum pâturable de 2/3 cm sans affouragement
    • en bovin : le maintien de bovins dans une situation strict de pâturage est plus difficile. Le pâturage sera d’autant plus tardif et précoce que le chargement sera faible (1 à 2 UGB par ha) - hauteur minimum pâturable 3/4 cm
  • de préférer une conduite en pâturage tournant

Pour les bovins, on peut distribuer un fourrage complémentaire pendant cette période. On privilégiera une distribution rationnée au sol, à la dérouleuse par exemple, en se calant sur les consommations observées. La distribution au râtelier est l’autre solution en évitant toutefois de les déplacer trop régulièrement sous peine de dégrader une surface importante de la parcelle.

POUR L’AVENIR :

Les nombreux contextes de sécheresse subis dans ces 20 dernières années doit une fois encore conduire chacun à s’interroger sur son système de production et sa capacité, ou non, à encaisser des années difficiles en terme d’autonomie fourragère.

Selon l’intensité du problème, il sera important de faire un bilan non seulement de l’année mais aussi des années passées et d’en tirer les enseignements pour les années à venir. On pourra s’appuyer pour cela sur le Guide de la sécurisation de son système Fourrager réalisé en 2013 dans le cadre du projet Casdar Praicos (Moreau et al, 2013).

Dans tous les cas, dans la situation d’un déficit fourrager important il conviendra de s’interroger sur la notion de stock de report, ou de marge de sécurité, et de la capacité du système à le produire en année normale. Il est relativement convenu, par expertise des anciens, la valeur de 30 % de stock de report comme marge de sécurité.