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Evaluation d’un traitement sélectif au tarissement dans un troupeau de brebis laitières : premiers enseignements

Publié le par Dominique Bergonier (ENV Toulouse), Gilles Foucras (ENV Toulouse)
Une étude comparative portant sur diverses modalités de traitement intra-mammaire au tarissement chez la brebis montre toute la pertinence sanitaire et économique d’une antibiothérapie raisonnée et sélective

 Un essai a été mis en œuvre par l’Ecole Vétérinaire de Toulouse dans l’élevage ovin laitier du lycée de La Cazotte (St-Affrique, Aveyron) pour évaluer l’intérêt relatif du traitement antibiotique intra-mammaire sélectif ou exhaustif sur les plans sanitaire et économique.

       

Un ensemble de 268 brebis ont été suivies. Elles ont été réparties en trois lots qualitativement et quantitativement égaux : le premier traité exhaustivement (lot témoin A), le deuxième traité sélectivement à l’échelon de la mamelle (lot B) et le troisième traité sélectivement à l’échelon de la demi-mamelle (lot C). Le caractère sélectif était uniquement relatif aux infections mammaires (traitement de toutes les mamelles présentant au moins une demi-mamelle infectée pour le lot B et de toutes les demi-mamelles infectées pour le lot C). La spécialité intra-mammaire utilisée, titulaire de l’Autorisation de Mise sur le Marché, est caractérisée en particulier par une forte persistance des antibiotiques dans la sécrétion, jusqu’à la fin de la période sèche (Nafpenzal® T, MSD).

   

Des infections du peri ou du post partum nombreuses mais peu persistantes

    

Cet essai a permis d’estimer la nature et la dynamique des infections du tarissement à la période post partum :

  • 17 % des demi-mamelles excrétaient des staphylocoques (à coagulase négative) en fin de lactation, à un mois de la fin de livraison du lait (mammites subcliniques ou inapparentes),
  • la proportion de demi-mamelles infectées a augmenté graduellement à la fin du tarissement (un mois et demi plus tard), et surtout à la mise bas (colostrum) et au démarrage de la traite ("repasse"), 4 jours après les mises bas (51 % de demi-mamelles excrétrices).

  

Ces infections du peri ou du post partum ont dont été nombreuses, mais en général peu persistantes (résultat fréquent dans des troupeaux maîtrisant bien les infections mammaires). Elles n’ont pas eu, dans cette élevage, de traduction importante en termes de signes cliniques ou de production laitière. Ces résultats rappellent cependant que, en système "d'allaitement-traite", de nombreuses nouvelles infections mammaires surviennent en général entre la mise bas et le sevrage (rôle de "vecteur" des agneaux).

          

Une stratégie de traitement sélectif pertinente sur le plan sanitaire et économique

         

L’analyse de l’efficacité curative du traitement antibiotique au tarissement a confirmé les pourcentages élevés de guérison bactériologique dans le cas de l’utilisation de la voie intra-mammaire (une seringue par demi-mamelle).

      

L’étude portait surtout sur l’efficacité préventive, puisque le pourcentage de demi-mamelles saines et traitées allait de 100% dans le lot A à 0% dans le lot C. Plusieurs critères d'évaluation de cette efficacité ont été pris en compte, seuls ou en combinaison : comptages cellulaires (par mamelle ou hémi-mamelle), présence de signes cliniques aigus mais surtout chroniques (déséquilibres mammaires, indurations, abcès, nœuds lymphatiques réactionnels) et bactériologie du lait (PCR quantitative).

          

Globalement (indépendamment des 3 lots), la prévention des nouvelles infections post partum a été meilleure pour les demi-mamelles traitées avec la spécialité utilisée que pour les demi-mamelles non traitées, mais la différence n’a été significative (très faiblement) que sur le plan clinique. Il ne s’agissait que de symptômes non aigus ; la différence n’était plus significative si l’on ajoutait aux symptômes nets les symptômes discrets.

         

Les différences entre modalités de traitement (exhaustif, sélectif à l'échelon de la mamelle ou de la demi-mamelle) pour le premier tiers de la lactation, ont également été absentes ou faiblement significatives. Ce dernier cas regroupe les signes discrets (noeuds lymphatiques réactionnels,...) et les comptages cellulaires par demi-mamelle pour la période de non livraison (allaitement). En revanche, aucune différence ne s’est révélée significative pour la période de livraison du lait (à partir de 1 mois post partum). En particulier, des résultats très proches ont été obtenus sur le plan de la production laitière et des comptages cellulaires pour les deux lots de traitement sélectif (à l’individu et à la demi-mamelle).

         

Par ailleurs, la mise en place d’une antisepsie des trayons pendant l’allaitement (pour un trayon sur deux dans les 3 lots) a eu, dans cet élevage, un effet additif ou synergique avec le traitement antibiotique ayant permis de réduire le taux de nouvelles infections.

        

En ce qui concerne la période postérieure au sevrage, l’étude n’a mis en évidence aucun impact du traitement différencié sur la production laitière, ni sur les comptages cellulaires.

                

L’évaluation économique des coûts (traitements,…), pertes (pénalités liées aux comptages cellulaires, sous-production due aux mammites subcliniques) et gains liés au produit lait, a ainsi permis d’estimer des marges brutes globales et par brebis. Celles-ci ont été respectivement de 255, 258 et 267 € pour les lots A, B et C. En effet, dans les conditions de cet élevage et de cette campagne laitière, la production laitière totale a été plus élevée (non significativement) pour le lot ayant reçu le moins d’antibiotiques.

           

Ces données doivent être interprétées à la lumière de la situation épidémiologique de l’élevage : prévalence faible à modérée des mammites subcliniques et absence de facteur de risque important (mammites).

           

Des facteurs associés à l’apparition de nouvelles infections

            

L’étude a permis de s’intéresser aux facteurs associés à l’apparition de nouvelles infections subcliniques pour les glandes mammaires traitées et non traitées. Les principaux facteurs ont été :

  • le rang de lactation : risque relatif supérieur pour les primipares,
  • le nombre de jours en lait (ou la production laitière) au tarissement : risque relatif supérieur pour les mises bas tardives (lors de la campagne précédant le traitement au tarissement)
  • la période de mises bas : risque relatif accru pour les mises bas sur retour en chaleur (par rapport aux mises bas sur IA).

Certains de ces facteurs, déjà soulignés dans la littérature, pourraient être utilisés afin d’identifier des brebis « à risque » d’infections mammaires (après validation dans certaines situations d'élevages). Les brebis (ou mamelles) à risque pourraient faire l’objet de diverses mesures de prévention renforcée, au tarissement et surtout à la mise bas :  antisepsie des trayons post partum, ordre de traite,… (vaccination ?).

   

Dans certains cas particuliers d’élevages à comptages cellulaires de tank très élevés et/ou à prévalence forte de mammites cliniques, en particulier en lait cru (S. aureus), l’extension du traitement sélectif des mamelles infectées à un petit groupe ciblé de mamelles saines mais « à risque » pourrait être envisagée (avec une spécialité intra-mammaire fortement persistante).

Cette remarque ne s’applique pas au traitement par voie générale, qui par ailleurs est d’une efficacité significativement inférieure, et susceptible de sélectionner plus fréquemment des bactéries résistantes.

  

L’utilisation de l’antibiothérapie au tarissement doit dans tous les cas rester parcimonieuse et raisonnée.

       

En synthèse

          

Cette étude a confirmé que le recours à un traitement sélectif est pertinent sur le plan sanitaire comme sur le plan économique. Il convient toutefois de réellement sélectionner les brebis infectées, à traiter, et ne pas simplement "subir" ce choix en ne traitant que les femelles à forte persistance laitière ou ayant mis bas tardivement. Ce mode de choix historique par défaut doit être définitivement abandonné au profit d’une véritable sélection, après réforme, des mamelles infectées sur la base de comptages cellulaires exhaustifs et de palpations mammaires.

 

Travaux conduits par l'UMR "Interactions hôtes-agents pathogènes" avec le concours de l'EPL La Cazotte (St Affrique)

          

Pour plus d'information

Dominique Bergonier

 Courriel : d.bergonier(at)envt.fr