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Relations entre élevage et société : Cinq scénarios prospectifs à l’horizon 2040

Publié le par Elsa Delanoue (Institut de l'Elevage), Anne-Charlotte Dockès (Institut de l'Elevage)
Alimentation - Abreuvement Bien-être Démarches de différenciation Elevage et Société Ovin viande Equin Caprin Bovin viande Ovin lait Veau de boucherie Bovin lait Autre filière
De la stigmatisation de la consommation de viande à la généralisation de la junk-food, en passant par la co-construction de modes de production ou le développement des systèmes alternatifs, quels peuvent être les avenirs de l’élevage dans un contexte controversé ? C’est la question que s’est posée le groupe de travail "Prospective" conduit dans le cadre du projet ACCEPT.

Entre 2014 et 2017, le projet ACCEPT, piloté par l’IFIP-Institut du Porc et financé par le fonds CASDAR, a analysé la controverse sur l’élevage (ses acteurs, son audience et les mécanismes sociaux en œuvre) pour outiller les parties prenantes, et en particulier le monde de l’élevage, pour un dialogue plus constructif et favoriser l’émergence d’un élevage mieux accepté.

 

Cinq profils de citoyens ayant des visions de l’élevage et des attentes différentes quant à son avenir ont été identifiés : les Abolitionnistes, les Alternatifs, les Progressistes, les Compétiteurs et les Sans-Avis.

(Ces types sont décrits dans un autre article du dossier ACCEPT.)

Pour nourrir les réflexions des acteurs de la controverse, et en particulier ceux de l’élevage, une réflexion prospective a été conduite par un groupe de travail rassemblant des acteurs des filières, de la recherche et du monde associatif. Ce travail a décrit cinq futurs contrastés, à l’horizon 2040, selon l’évolution des controverses et le poids que prendrait chaque profil de citoyens au sein de la société française.

 

 

SCENARIO n°1 : Une agriculture européenne productive face aux dérèglements planétaires

 

 

Aucune décision politique n’est prise au niveau mondial pour maîtriser les émissions de gaz à effet de serre. Les températures montent, les crises climatiques (sécheresses, canicules, inondations,…) se multiplient, avec des conséquences lourdes pour les pays du Sud en particulier. Le dérèglement climatique conduit à une diminution de la production agricole mondiale, alors que la pression démographique reste forte. Les inégalités Nord-Sud se creusent et la pression migratoire s’accroît sur les pays du Nord.

L’Europe, relativement épargnée sur le plan climatique, reste une zone de production et d’exportation. Dans un contexte d’adaptation au changement climatique, de relative pénurie alimentaire mondiale et d’économie en crise, la priorité européenne est à la productivité et à la compétitivité. Les productions céréalières et betteravières innovent pour s’adapter au climat plus chaud et instable. L’élevage connait un retrait global car les coûts de production sont élevés, et les produits animaux deviennent des produits de luxe. L’élevage de ruminants herbager perdure dans de grandes exploitations extensives sur les zones pastorales. Des élevages granivores et laitiers intensifs se maintiennent en périphérie des zones de cultures en valorisant les sous-produits végétaux de l’alimentation humaine. En parallèle, de tout petits élevages de proximité se développent pour l’autosubsistance ou les échanges micro-locaux.

 

 

SCENARIO n°2 : La junk-food se généralise : l’alimentation est reléguée à l’arrière-plan des préoccupations citoyennes

 

Les évolutions des modes de vie conduisent progressivement à une transformation des manières de s’alimenter et à un recul des préoccupations de la société pour les impacts de l’élevage. Les consommateurs se désintéressent de la qualité de leur alimentation et de son mode de production. Ils y consacrent une part limitée de leur budget, alors que les divertissements et les réseaux sociaux sont leur première préoccupation. Les pratiques alimentaires s’« américanisent » et se mondialisent : chacun mange individuellement des plats préparés à base d’aliments transformés, devant ses écrans.

Les systèmes agricoles mondiaux s’adaptent aux changements climatiques : il n’y a ni pénurie alimentaire ni crise majeure (sanitaire, économique,…). Dans une logique de compétitivité, chaque territoire se spécialise selon ses avantages. L’élevage intensif européen perd largement du terrain par rapport à ses compétiteurs mondiaux. Les systèmes d’élevage français se concentrent et poursuivent leur agrandissement pour exploiter au maximum les économies d’échelle. Le nombre d’exploitations diminue fortement et les élevages deviennent sous-traitants de firmes agro-alimentaires. Les produits « de qualité différenciée » sont rares et chers. Les controverses liées à l’élevage sont essentiellement liées aux aspects sanitaires ; elles sont ponctuelles et s’éteignent vite car elles n’intéressent que les spécialistes.

 

 

SCENARIO n°3 : La société et les filières d’élevage co-construisent des démarches de progrès

 

Au début des années 2020, les entreprises de transformation et de distribution définissent des démarches privées en partenariat avec des ONG. Le nombre de cahiers des charges et de signes de qualité  spécifiques explose, avec des promesses en matière d’environnement, de bien-être animal, de qualité de vie des éleveurs ou de valeurs nutritionnelles. L’éparpillement de l’offre, perdant le consommateur, conduit à la fin des années 2020 à une rationalisation de ces démarches. Des « socles filière » sont co-construits par les interprofessions, les pouvoirs publics et les représentants de la société civile, avec la mise en place d’un accompagnement financier et technique des éleveurs pour faciliter l’évolution de leurs pratiques.

Un dialogue se structure entre les acteurs des filières d’élevage et le reste de la société et apaise les controverses. Il permet le développement d’une diversité de systèmes d’élevage et de signes de qualité (conventionnels, labellisés, certifiés, bio…). La production standard s’adapte à la demande sous l’effet des cahiers des charges et des aides financières pour les mettre en place. Chaque filière dispose ainsi d’un « socle de base » de bonnes pratiques, accepté par tous. Une production de qualité « Europe » tournée vers les marchés nationaux et européens reste dominante, avec des exploitations de taille moyenne à grande, des filières structurées et des pratiques garantissant la protection de l’environnement, des animaux et des hommes. A ses côtés, de nombreux signes de qualité offrent différentes niches adaptées aux attentes de chaque profil de citoyens. Les modes d’élevages alternatifs se développent sur le territoire et produisent sous signes de qualité, avec une part conséquente d’élevages en production biologique.

 

 

SCENARIO n°4 : Sur le modèle viticole, l’élevage produit « moins mais mieux » avec de fortes valeurs ajoutées

 

Les consommateurs recherchent à donner davantage de sens à leur alimentation, avec des préoccupations croissantes concernant l’environnement, le bien-être animal et la santé. Au cours des années 2020, les pouvoirs publics répondent à ces attentes par l’instauration de réglementations exigeantes et de barrières douanières non tarifaires. Ces contraintes favorisent la croissance rapide de la production biologique ou sous signe de qualité. Les sociétés françaises et européennes partagent une aspiration à « mieux et moins » consommer de produits animaux pour des raisons environnementales, de bien-être animal et de santé. Les citoyens-consommateurs s’intéressent à la qualité et à l’origine de leur alimentation et achètent majoritairement des produits biologiques ou sous signe de qualité, si possible en circuits courts.

Globalement, l’ensemble des systèmes de production évolue vers des modèles plus qualitatifs, en acceptant des baisses de production. La production de viande diminue beaucoup, mais la valeur ajoutée qui lui est associée augmente fortement. Il y a moins d’élevages conventionnels et davantage d’élevages en systèmes alternatifs : tous les animaux ont accès au plein air, les ruminants sont nourris à l’herbe et les granivores aux céréales biologiques sans OGM, les produits sont en grande partie commercialisés en circuits courts. L’agriculture se dualise, entre les filières « de qualité » qui se développent fortement et les filières conventionnelles qui ne disparaissent pas totalement. La restauration hors-foyer, en particulier, utilise encore des produits de qualité standard issus de l’industrie agro-alimentaire, nationaux ou importés, provenant d’élevages conventionnels respectant des chartes de bonnes pratiques.

 

 

SCENARIO n°5 : La pensée végane majoritaire marginalise les consommateurs de viande

 

Le militantisme des associations abolitionnistes convainc peu-à-peu davantage d’acteurs de la société. Les pouvoirs publics, notamment, instaurent des réglementations de plus en plus exigeantes en faveur du bien-être animal et incitent les Français à manger moins de viande. La composition des repas contient dans un premier temps ¾ de protéines végétales et ¼ de protéines animales, puis la pensée végane devient majoritaire dans la société et les consommateurs de viande sont de plus en plus stigmatisés. Les produits animaux sont très chers et rares, alors que leurs substituts (alternatives industrielles à la viande et aux produits laitiers) se développent rapidement. Les zoos, la chasse et les cirques sont interdits et la possession d’animaux de compagnie fait débat.

Il reste très peu d’élevages sur le territoire français : quelques petites exploitations très extensives, biologiques ou en plein air, perdurent.  La production d’œufs, de lait ou de laine se maintient un peu mieux que celle de viande (car celle-ci nécessite une mise à mort de l’animal). Beaucoup d’élevages gardent leurs animaux jusqu’à leur mort naturelle ou les confient à des refuges lorsqu’ils deviennent moins productifs. Les paysages français se transforment fortement avec un retour à la nature sur les anciennes prairies naturelles, un développement des friches, des forêts et des landes. Dans les zones de bonnes terres, les grandes cultures se développent pour répondre à la demande de céréales et de protéines végétales, nécessitant souvent des engrais de synthèse (ce qui entraine des controverses concernant leur impact sur l’environnement).

 

 

De quoi sera fait l’avenir ? Ces scénarios ne le prédisent pas mais aident à penser les conséquences possibles de la controverse autour de l’élevage.

Aux acteurs de l’élevage d’agir dès maintenant pour influencer la trajectoire de l’activité…

 

 

Pour plus d'information sur le projet ACCEPT, rdv sur : http://accept.ifip.asso.fr

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